Aiguilles de Bavella : le souffle minéral de la Corse

Entre pins laricio et parois granitiques, les Aiguilles de Bavella se dressent tel un chef-d’œuvre naturel. Silence, lumière rasante et sentiers escarpés composent ce décor sauvage où la Corse dévoile son âme minérale.

Article posté le
22 janvier 2026
Nous arrivons par la route sinueuse qui serpente entre les pins laricio, ces géants tordus par le vent dont l’écorce rougeâtre se détache sur le ciel bleu métallique. Soudain, elles apparaissent. D’un coup, sans prévenir. Les Aiguilles de Bavella jaillissent de la terre comme les crocs d’une bête endormie, leurs parois granitiques striées de lumière rasante. Le soleil de fin d’après-midi accentue chaque fissure, chaque ombre, donnant l’impression que ces montagnes respirent. On retient son souffle, comme si le simple fait de parler pouvait briser l’équilibre précaire de ce paysage. Autour de nous, le silence n’est pas l’absence de bruit, mais une présence presque palpable, troublée seulement par le cri lointain d’un aigle royal ou le bruissement des feuilles sous nos pas. — Massif des Aiguilles de Bavella, avec ses pics granitiques acérés et ses pins laricio

Un massif né des entrailles de la Terre

Les Aiguilles de Bavella ne sont pas nées d’un caprice de la nature, mais d’une histoire géologique vieille de plus de 300 millions d’années. À l’époque où la Corse n’était qu’un morceau de continent perdu entre l’Europe et l’Afrique, des mouvements tectoniques ont soulevé ces montagnes, les pliant, les compressant, les fracturant. Le granite, cette roche dure et résistante, a mieux supporté l’érosion que les couches sédimentaires environnantes. Au fil des millénaires, le vent, la pluie et le gel ont sculpté ces pics acérés, leur donnant cette allure de cathédrale naturelle. Aujourd’hui, ils culminent à 1 857 mètres, dominant le col de Bavella à 1 218 mètres d’altitude, telles des sentinelles veillant sur l’Alta Rocca. Ce n’est qu’au XIXe siècle que ces montagnes ont commencé à attirer l’attention. Sous le Second Empire, Napoléon III, fasciné par la Corse, ordonne la construction de bergeries et de routes pour désenclaver la région. Les bergers, eux, connaissaient déjà ces terres depuis des siècles. Ils y menaient leurs troupeaux en transhumance, suivant des sentiers escarpés que l’on emprunte encore aujourd’hui. Les noms des aiguilles — l’Aiguille de l’Arculin, la Punta di u Furnellu, la Punta di a Vacca Morta — racontent des histoires de bêtes perdues, de feux de berger et de légendes locales. Ici, chaque rocher a une âme, chaque ravin une mémoire.

Marcher, grimper, se perdre : l’appel des cimes

Nous chaussons nos bottes de randonnée au petit matin, alors que la brume enveloppe encore les sommets. Le sentier qui part du col de Bavella est l’un des plus célèbres de Corse : le Mare a Mare Sud, un itinéraire de plusieurs jours qui traverse l’île de part en part. Mais pour aujourd’hui, nous nous contenterons d’une boucle de quelques heures, histoire de sentir le pouls de ces montagnes. Dès les premiers pas, le chemin grimpe sec, taillé à même la roche. Les pins laricio laissent peu à peu place à des arbustes rabougris, puis à une lande rase où ne poussent que des genêts et des immortelles jaunes. L’air est vif, presque piquant, et porte avec lui l’odeur de la résine et de la terre humide. Soudain, le sentier débouche sur un à-pic. En contrebas, la vallée du Taravo s’étire tel un ruban vert, tandis qu’au loin, la mer Tyrrhénienne miroite sous le soleil. On s’assoit sur un rocher plat, les jambes dans le vide, et on écoute. Le vent s’engouffre dans les failles des aiguilles, produisant un sifflement étrange, presque mélodieux. C’est le canto di e aguglie, le chant des aiguilles, une musique que les bergers connaissent bien. Plus bas, un ruisseau dévale les pentes en cascades, son murmure étouffé par la distance. Pour ceux qui osent l’escalade, les Aiguilles de Bavella offrent des voies mythiques. La voie des Corsaires, par exemple, est une ascension de 300 mètres qui serpente le long d’une paroi verticale. Les grimpeurs expérimentés s’y pressent dès l’aube, équipés de baudriers et de cordes. Mais même sans quitter le sol, on peut ressentir l’adrénaline en observant les parois lisses, striées de fissures où s’accrochent les doigts des plus téméraires. Le soir, de retour au col, on croise des randonneurs aux joues rougies par le soleil, les yeux brillants d’avoir frôlé le ciel.

L’eau, la pierre et le temps

À une demi-heure de route des aiguilles, la rivière Solenzara offre une parenthèse rafraîchissante. Après des heures passées sous le soleil brûlant des montagnes, plonger dans ses piscines naturelles est une bénédiction. L’eau, d’un vert émeraude, coule entre des rochers polis par les siècles. Les locaux viennent ici depuis toujours pour se baigner, pique-niquer ou simplement écouter le clapotis de l’eau contre la pierre. Nous nous installons sur une dalle plate, les pieds dans le courant, et regardons les enfants sauter des rochers en riant. Plus loin, un vieux berger lave son chien dans une vasque peu profonde, indifférent à notre présence. Ici, le temps semble suspendu, ralenti par la chaleur et le bruit apaisant de l’eau. Le soir, nous retournons vers les montagnes. Le soleil couchant teinte les aiguilles d’une lueur dorée, puis rose, avant de les plonger dans une ombre violette. Les derniers randonneurs redescendent vers le col, leurs silhouettes se découpant sur le ciel. Demain, ils repartiront vers la côte, vers les plages de Porto-Vecchio ou les ruelles animées de Bonifacio. Mais nous, nous restons encore un peu, assis sur un muret de pierre, à regarder les étoiles s’allumer une à une au-dessus des cimes. La Corse a cette particularité : elle vous marque sans que vous vous en rendiez compte. Et les Aiguilles de Bavella, avec leur beauté farouche, sont de celles qui laissent une empreinte durable. — Vue sur les Aiguilles de Bavella au coucher du soleil, avec des teintes dorées et roses

Pourquoi les Aiguilles de Bavella ?

Parce qu’elles ne ressemblent à rien d’autre. Parce qu’ici, la montagne n’est pas un décor, mais un personnage à part entière, avec ses humeurs, ses secrets et ses silences. Parce qu’en Corse, on parle souvent de la mer, des plages de sable fin et des eaux turquoise, mais c’est dans l’intérieur des terres que bat le cœur de l’île. Les Aiguilles de Bavella en sont l’une des plus belles preuves : un lieu où la nature règne en maître, où l’homme n’est qu’un passant émerveillé. Ici, pas de villages touristiques ni de boutiques de souvenirs. Juste des bergeries abandonnées, des sentiers qui se perdent dans les nuages et des paysages à couper le souffle. On vient pour marcher, pour grimper, pour se sentir petit face à l’immensité. On repart avec l’impression d’avoir touché du doigt quelque chose de rare : une Corse sauvage, authentique, loin des clichés.

Où sont-elles, et que faire autour ?

Les Aiguilles de Bavella se dressent en Corse-du-Sud, à cheval entre les communes de Quenza et de Conca, à une cinquantaine de kilomètres de Porto-Vecchio. Le col de Bavella, point de départ des randonnées, est accessible par la route D268, une voie sinueuse qui offre déjà des panoramas à couper le souffle. Pour s’y rendre, mieux vaut louer une voiture : les transports en commun sont rares, et la région se prête aux explorations libres. À quelques kilomètres de là, le village de Zonza mérite une halte. Perché à 750 mètres d’altitude, il est entouré de forêts de pins et de châtaigniers. On y trouve des échoppes d’artisans, des restaurants servant des spécialités corses — goûtez la pulenda, une polenta de farine de châtaigne, ou le sanglier en daube — et des points de vue imprenables sur les montagnes. Plus bas, vers la côte, Porto-Vecchio et ses plages de sable fin offrent une pause balnéaire après l’effort. Mais c’est dans l’arrière-pays, du côté de L’Ospédale ou de Levie, que l’on découvre l’âme véritable de la Corse : des villages accrochés à flanc de colline, des églises baroques et des musées retraçant l’histoire mouvementée de l’île. Pour les amateurs de randonnée, les possibilités sont infinies. Outre le Mare a Mare Sud, le GR20, l’un des sentiers de grande randonnée les plus difficiles d’Europe, passe à proximité. Une étape mythique, la Fozza di Bavedda, permet de traverser le massif en empruntant des passages étroits et vertigineux. Pour les moins sportifs, des boucles plus courtes, comme celle du lac de Bastani, offrent des paysages tout aussi spectaculaires sans l’effort intense. Et si vous avez encore un peu de temps, poussez jusqu’à Bonifacio. Perchée sur ses falaises de calcaire blanc, la ville semble défier les lois de la gravité. Ses ruelles étroites, ses escaliers taillés dans la roche et son port de plaisance en font un lieu à part, où l’histoire se mêle à la légende. Mais attention : après les Aiguilles de Bavella, vous risquez de trouver la côte un peu trop sage.