Nous arrivons en fin de matinée, sous un soleil déjà haut, quand l’horizon se met à trembler. D’abord, ce ne sont que des lignes floues, des reflets argentés sur l’eau, puis, peu à peu, les contours se précisent : des étangs miroitants, des roseaux agités par le vent, et cette lumière si particulière, comme tamisée par une brume de chaleur. La Camargue s’étire devant nous, vaste et silencieuse, à perte de vue.
Nous avons roulé depuis Arles, empruntant une route droite bordée de tamaris et de haies de roseaux. Pas une colline, pas un relief, seulement cette plaine infinie où le ciel et la terre semblent se confondre. Parfois, un cheval blanc traverse notre champ de vision, immobile comme une statue. Plus loin, des taureaux noirs broutent paisiblement, indifférents à notre présence. L’air est chargé d’une odeur de sel et de vase, mêlée à celle, plus douce, des herbes sèches. On se croirait au bout du monde.
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Une terre née des eaux
La Camargue n’a pas toujours été cette étendue sauvage. Il y a six mille ans, elle n’existait pas. À la place, il n’y avait que la mer, qui déposait patiemment ses sédiments au gré des courants. Le Rhône, puissant et capricieux, a peu à peu construit ce delta, charriant des tonnes de limon et de sable. Les hommes sont arrivés plus tard, attirés par cette terre fertile et hostile à la fois. Ils ont creusé des canaux, asséché des marais, construit des digues pour dompter les crues. Mais la nature, ici, a toujours repris ses droits.
Nous marchons le long d’un sentier qui serpente entre les étangs. À nos pieds, l’eau est si claire qu’on distingue les poissons filer entre les herbes aquatiques. Des flamants roses, immobiles sur une patte, nous observent du coin de l’œil. Leur plumage, d’un rose pâle presque irréel, se détache sur le bleu métallique de l’eau. On se demande comment une telle beauté a pu naître d’un paysage si rude.
C’est ici, dans ces marais salants, que tout se joue. L’eau de mer s’évapore sous l’effet du soleil, laissant derrière elle des cristaux de sel qui brillent comme des diamants. Les sauniers, ces hommes qui récoltent le sel depuis des siècles, nous expliquent que chaque grain est une histoire. Leur travail, minutieux et patient, rappelle que la Camargue est avant tout une terre de labeur.
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Chevaux, taureaux et flamants : la vie sauvage
Nous avons choisi de découvrir la Camargue à cheval. Pas n’importe lequel : un cheval camarguais, petit et robuste, avec une crinière blonde qui flotte au vent. Notre guide, un gardian au visage buriné par le soleil, nous emmène à travers les marais. Les sabots de nos montures s’enfoncent dans la terre meuble, soulevant des nuages de poussière. Autour de nous, les étangs scintillent sous la lumière rasante du matin.
Soudain, un hennissement retentit. Un troupeau de chevaux sauvages déboule au galop, leurs crinières volant comme des étendards. Ils s’arrêtent net à quelques mètres de nous, puis repartent aussi vite qu’ils sont venus, ne laissant derrière eux qu’un nuage de poussière et le bruit sourd de leurs sabots. Notre guide sourit : « Ils sont chez eux, ici. Nous, on est juste de passage. »
Plus tard, nous apercevons des taureaux noirs, massifs et impressionnants. Ils broutent paisiblement, indifférents à notre présence. « Ne vous approchez pas trop », nous prévient notre guide. « Ils ont l’air calmes, mais ils peuvent charger sans prévenir. » Nous restons à distance, fascinés par ces animaux qui incarnent la force et la liberté.
Et puis, il y a les flamants roses. Des centaines, des milliers, rassemblés en colonies bruyantes. Leur cri, un mélange de trompettes et de caquètements, résonne dans l’air. Nous les observons à travers des jumelles, émerveillés par leur grâce. « Ils sont là depuis toujours », murmure notre guide. « Ils arrivent au printemps et repartent à l’automne. Comme s’ils savaient que cette terre leur appartient. »
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Les hommes et leurs traditions
La Camargue n’est pas seulement une terre sauvage. C’est aussi un pays d’hommes et de femmes qui ont su apprivoiser cette nature hostile pour en faire un lieu de vie. Nous rencontrons un riziculteur, les pieds dans l’eau boueuse d’une rizière. Il nous explique comment il cultive ce riz rond et parfumé, qui pousse les pieds dans l’eau saumâtre. « C’est un travail dur », dit-il en essuyant son front couvert de sueur. « Mais c’est notre vie. »
Plus loin, dans un petit village, nous assistons à une course camarguaise. Pas de mise à mort ici, contrairement à la corrida espagnole. Juste des hommes, les raseteurs, qui tentent d’attraper une cocarde fixée entre les cornes d’un taureau. La foule retient son souffle à chaque assaut, applaudissant quand le taureau, plus malin que les hommes, parvient à leur échapper. « C’est un jeu de ruse et de courage », nous explique un spectateur. « Le taureau est toujours le héros. »
Le soir, nous nous retrouvons dans une manade, une ferme typique où l’on élève chevaux et taureaux. Le propriétaire, un homme au regard vif, nous sert un verre de vin des sables, un vin rouge corsé qui sent le soleil et la garrigue. « Ici, on vit au rythme de la nature », dit-il en remplissant nos verres. « On ne peut pas la dominer. Alors on compose avec elle. »
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Une terre à explorer
La Camargue ne se résume pas à ses paysages grandioses. Elle se découvre aussi à travers ses villages, ses plages et ses sentiers secrets. Nous avons passé une journée aux Saintes-Maries-de-la-Mer, un petit port de pêche transformé en station balnéaire. Les rues sont animées, les terrasses de cafés remplies de monde. Mais dès qu’on s’éloigne du centre, le calme revient. La plage s’étire à perte de vue, bordée par une mer turquoise. Nous marchons longtemps, les pieds dans l’eau, bercés par le bruit des vagues.
À Aigues-Mortes, nous découvrons une autre facette de la Camargue. Cette cité médiévale, entourée de remparts, semble sortie d’un conte. Les rues pavées, les maisons en pierre blonde, les tours qui dominent la ville : tout ici respire l’histoire. Nous montons au sommet de la tour de Constance, d’où la vue sur les marais salants est à couper le souffle. Au loin, les étangs brillent sous le soleil, et les flamants roses dessinent des taches roses sur l’horizon.
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Pourquoi venir en Camargue ?
Parce que c’est un endroit où l’on se sent petit. Petit face à l’immensité des paysages, petit face à la force de la nature. Parce que c’est une terre qui ne triche pas : elle est rude, sauvage, mais d’une beauté à couper le souffle. Parce qu’ici, on a l’impression de toucher du doigt quelque chose d’essentiel, quelque chose qui nous dépasse.
Nous repartons en fin de journée, le cœur léger et la tête pleine d’images. Le soleil commence à descendre, teintant le ciel de rose et d’orange. Les flamants roses s’envolent en formation, leurs ailes déployées comme des voiles. Nous nous arrêtons une dernière fois pour les regarder disparaître à l’horizon. La Camargue, elle, reste là, immuable et mystérieuse, comme un secret bien gardé.
Si vous cherchez un endroit où le temps semble s’être arrêté, où la nature règne en maître, où les hommes vivent en harmonie avec leur environnement, alors venez en Camargue. Mais attention : une fois que vous aurez goûté à cette liberté, vous aurez du mal à en repartir.