Nous descendons de la voiture, et soudain, le paysage bascule. Plus de villages perchés aux pierres dorées, plus de champs de lavande à perte de vue. Juste une terre rouge, striée de jaune et de blanc, qui s’étire en falaises, en cheminées, en ravins profonds. Le sol crisse sous nos pas, comme si nous marchions sur du sable fin — mais c’est de l’ocre, cette poudre minérale qui a fait la richesse de ce coin de Provence. Bienvenue au Colorado Provençal, où la terre semble avoir pris feu il y a des millénaires et n’a jamais vraiment cessé de brûler.
Un paysage né du labeur des hommes
Il y a cent cinquante ans, ce site n’était qu’une colline boisée comme les autres dans le Luberon. Puis des hommes ont creusé, extrait, lavé cette terre pour en tirer des pigments d’ocre — ces poudres colorées qui allaient teinter les peintures, les enduits et même les cosmétiques du monde entier. Entre 1870 et 1992, des générations d’ouvriers ont transformé ce coin de Provence en une carrière à ciel ouvert, laissant derrière elles un paysage sculpté par l’industrie.
Aujourd’hui, les machines se sont tues, mais les traces de leur passage sont partout. Les falaises abruptes, les bassins de décantation aux formes géométriques, les tas de sable ocreux semblables à des dunes miniatures : tout ici raconte cette époque où la terre était une ressource à exploiter. Pourtant, malgré cette histoire industrielle, le lieu conserve une dimension sauvage, comme si la nature avait repris ses droits sans jamais effacer les cicatrices du passé.
Une randonnée au cœur des entrailles de la terre
Nous empruntons le sentier qui serpente entre les anciennes carrières. Le chemin est balisé, mais on se surprend à vouloir quitter les marques pour explorer les recoins les plus secrets. À chaque tournant, une nouvelle surprise : ici, une cheminée de fée, cette colonne de terre ocre coiffée d’une pierre plate, telle un champignon minéral ; là, un ravin profond où l’érosion a creusé des sillons dignes d’un canyon américain.
Le soleil tape fort, et la réverbération sur les parois ocre nous oblige à plisser les yeux. L’air est sec, chargé d’une fine poussière qui se dépose sur la peau et donne l’impression de marcher dans un désert. Pourtant, nous ne sommes qu’à quelques kilomètres d’Apt, cette petite ville provençale où les marchés regorgent de fruits confits et de melons juteux. Le contraste est saisissant : d’un côté, la douceur de vivre provençale ; de l’autre, ce paysage minéral, presque lunaire.
Nous croisons d’autres randonneurs, certains équipés de bâtons, d’autres simplement chaussés de baskets. Une famille s’arrête pour pique-niquer à l’ombre d’un pin, tandis qu’un couple de retraités prend des photos sous une arche naturelle sculptée par l’érosion. Personne ne parle fort. On dirait que le lieu impose un certain recueillement, comme si chacun était conscient de fouler un sol chargé d’histoire.
Des couleurs qui dansent avec la lumière
Ce qui frappe le plus ici, ce sont les couleurs. Pas seulement le rouge flamboyant des falaises, mais toute une palette de teintes qui évoluent au fil de la journée. Le matin, sous une lumière rasante, l’ocre prend des reflets dorés, presque métalliques. À midi, quand le soleil est au zénith, les contrastes s’estompent, et le paysage semble s’aplatir, comme une toile peinte à grands traits. Mais c’est en fin d’après-midi que la magie opère : les ombres s’allongent, et les falaises s’embrasent, passant du jaune pâle au rouge sang en quelques minutes.
Nous nous asseyons sur un rocher plat pour observer ce spectacle. Autour de nous, la végétation lutte pour survivre dans ce sol aride. Des pins d’Alep, des chênes verts et des genévriers parviennent à pousser entre les roches, leurs racines s’accrochant aux fissures comme des doigts crispés. Plus bas, dans les ravins, l’humidité persiste, et des touffes de lavande sauvage ajoutent une touche de violet à ce tableau minéral.
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Pourquoi ce lieu nous marque-t-il à ce point ?
Peut-être parce qu’il nous rappelle que la beauté naît souvent de la rencontre entre l’homme et la nature. Ici, pas de châteaux médiévaux, pas d’églises baroques, pas de villages de carte postale. Juste une terre brute, façonnée par des siècles d’exploitation, et pourtant d’une poésie rare. Le Colorado Provençal n’est pas un paysage figé : il évolue sans cesse, grignoté par l’érosion, colonisé par la végétation, et pourtant toujours aussi impressionnant.
Et puis, il y a cette sensation de dépaysement total. En une heure de route depuis Avignon, nous sommes passés des bords du Rhône à ce décor de western provençal. Pas besoin de traverser l’Atlantique pour se sentir ailleurs : il suffit de marcher une heure sur ces sentiers pour oublier le quotidien.
Un territoire à explorer bien au-delà des sentiers
Le Colorado Provençal n’est qu’une porte d’entrée vers une région riche en découvertes. À quelques kilomètres de là, le village de Rustrel mérite une halte, ne serait-ce que pour son église romane et ses ruelles ombragées. Plus loin, Roussillon, avec ses maisons aux façades ocre et ses sentiers des ocres, offre un autre visage de cette terre minérale. Et pour ceux qui souhaitent prolonger l’aventure, les montagnes du Luberon réservent bien des surprises : des villages perchés comme Gordes ou Bonnieux, des réserves naturelles comme celle du Petit Luberon, et des routes sinueuses qui serpentent entre vignobles et oliveraies.
Si nous devions retenir une seule chose de notre visite, ce serait cette impression tenace que le Colorado Provençal est un lieu vivant. Pas un musée à ciel ouvert, pas un simple site touristique, mais un paysage qui respire, qui change, qui nous rappelle que la terre, sous nos pieds, est bien plus qu’un simple décor.