
Nous arrivons par la route de Chambéry, un matin d’automne où la brume s’attarde encore sur les collines. Les premiers rayons du soleil percent à peine, et soudain, il est là : une étendue d’eau grise et lisse, bordée de roseaux dorés, qui s’étire entre les montagnes comme un secret bien gardé. Le lac du Bourget ne se révèle pas d’un coup. On le devine d’abord par fragments, entre les troncs des peupliers et les maisons aux volets clos d’Aix-les-Bains. Puis il s’impose, immense, presque intimidant. Nous nous garons près de la plage des Mottets, et le silence nous surprend. Non pas celui, pesant, des villes endormies, mais un silence vivant, rythmé par le clapotis de l’eau contre les galets et le cri lointain d’un héron.
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Un lac né des glaces
Il y a 19 000 ans, un glacier gigantesque sculptait ces vallées. En se retirant, il a laissé derrière lui cette cuvette profonde, remplie d’une eau si claire qu’on distingue encore, par endroits, les pierres tapissant le fond. Le lac du Bourget est le plus grand lac naturel d’origine glaciaire de France, et cette histoire géologique lui confère une personnalité unique. Ses rives alternent entre falaises abruptes, comme celles du mont Revard qui le domine, et zones humides où s’épanouissent roseaux et nénuphars. L’hiver, quand le brouillard enveloppe les berges, on croirait presque entendre le souffle des anciens glaciers.
L’abbaye d’Hautecombe, perchée sur la rive ouest, semble veiller sur ces eaux depuis le XIIe siècle. C’est ici que reposent les rois de Savoie, et leurs tombeaux de marbre blanc, baignés par la lumière filtrant à travers les vitraux, ajoutent une touche de mystère au lieu. En été, des croisières partent d’Aix-les-Bains pour y accoster. On débarque sur un ponton de bois, et l’on monte vers l’abbaye en suivant un sentier bordé de cyprès. Le lac, vu d’en haut, prend des reflets d’émeraude.
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L’eau, le vent et les saisons
Le lac du Bourget change de visage au fil des mois. Au printemps, ses eaux sont encore froides, mais les premiers baigneurs osent s’y aventurer, encouragés par les locaux qui, dès les premiers beaux jours, investissent les plages de sable fin comme celle de Châtillon. L’été, le lac devient une scène animée : voiliers glissant sur l’eau, paddleurs en équilibre précaire, enfants riant en courant vers les vagues. Le vent, souvent présent, soulève des vaguelettes qui dansent sous le soleil. C’est le moment où l’on comprend pourquoi les Savoyards parlent de leur lac avec tant de fierté. On loue un pédalo à la base nautique du Bourget-du-Lac, et l’on s’éloigne lentement de la rive. Le bruit de la ville s’estompe, remplacé par le clapotis régulier des pagaies et le chant des mouettes.
L’automne, en revanche, est une saison de contrastes. Les montagnes environnantes se parent de rouge et d’or, et le lac, souvent calme, reflète ces couleurs comme un miroir. C’est le moment des balades solitaires le long des sentiers qui serpentent entre les roseaux. On y croise des pêcheurs, immobiles dans leurs barques, ou des joggeurs matinaux profitant de l’air frais. L’hiver, enfin, apporte une quiétude presque irréelle. Les touristes ont déserté, et le lac se fait plus discret. Parfois, une fine couche de givre recouvre les galets, et l’on devine, sous la surface, le ballet silencieux des poissons.

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Rencontres et saveurs
Ici, les habitants entretiennent une relation presque charnelle avec leur lac. Nous avons rencontré Jean, un pêcheur d’Aix-les-Bains, qui nous a parlé de la lavareto, ce poisson endémique du lac, aujourd’hui protégé. « Autrefois, on en pêchait des tonnes, nous a-t-il raconté en remontant ses filets. Maintenant, c’est rare. Mais quand on en trouve, c’est un régal. » Il nous a conseillé de goûter la féra, un autre poisson local, préparée simplement, avec du beurre et des herbes. Nous l’avons dégustée dans une petite auberge de Brison-Saint-Innocent, les pieds dans l’herbe, face à l’eau. Le goût était délicat, presque sucré, comme si le lac lui-même avait imprégné sa chair.
Les marchés des villages alentour regorgent de produits qui racontent cette terre. À Chambéry, nous avons acheté du fromage de Beaufort, des noix de Grenoble et du miel de sapin. Les étals sentaient la montagne : résine, herbes sèches et fruits mûrs. Un vieil homme nous a tendu un morceau de diots au vin blanc, une spécialité savoyarde. « C’est la meilleure façon de finir une randonnée », a-t-il souri. Nous avons mangé ces saucisses fondantes sur un banc, en regardant les voiliers rentrer au port.
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Ce qui nous a marqués
Ce n’est pas seulement la beauté du lac qui nous a touchés, mais la façon dont il s’intègre au quotidien de ceux qui vivent ici. Les Aixois, par exemple, ne se contentent pas de le contempler : ils l’utilisent. Le matin, des nageurs courageux plongent dans ses eaux fraîches, même en hiver. L’après-midi, des familles pique-niquent sur ses berges, tandis que les plus sportifs s’essaient au wakeboard ou à l’aviron. Le soir, les terrasses des cafés s’animent, et l’on discute en regardant le soleil se coucher derrière le mont du Chat.
Nous avons aussi été surpris par la richesse de la faune et de la flore. Les roseaux abritent des oiseaux rares, comme le blongios nain ou la rousserolle effarvatte. Les enfants adorent observer les libellules, dont les ailes transparentes brillent au soleil. Et puis, il y a ces moments volés, comme cette nuit où nous avons vu des lucioles danser au-dessus de l’eau, leurs lumières se reflétant dans le lac comme des étoiles tombées du ciel.
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Et après ?
Le lac du Bourget n’est qu’une porte d’entrée vers une région bien plus vaste. À quelques kilomètres, Chambéry, avec son vieux quartier et son château des ducs de Savoie, mérite le détour. Plus haut, le mont Revard offre un panorama à couper le souffle, accessible en voiture ou, pour les plus courageux, à vélo. Et si l’envie vous prend de prolonger l’aventure, Annecy et son lac ne sont qu’à une heure de route.
Mais avant de partir, nous sommes retournés une dernière fois sur la plage des Mottets. Le lac était calme, presque endormi. Nous avons enlevé nos chaussures et marché dans l’eau froide, en laissant nos empreintes sur le sable. Quelque part, un oiseau a lancé un cri, comme un au revoir. Le lac du Bourget ne se laisse pas oublier si facilement.