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Le sentier grimpe en lacets serrés, et soudain, l’air change. Plus frais, plus léger, chargé d’une odeur de terre humide et d’herbe foulée par les sabots des chevaux. Nous posons le pied sur le plateau du Camputile, à 1 743 mètres d’altitude, et le paysage s’ouvre comme une révélation : devant nous, le lac de Nino miroite sous le soleil, entouré de pelouses spongieuses où serpentent des filets d’eau turquoise. Les pozzines, ces marais d’altitude uniques en Corse, absorbent nos pas dans un silence à peine troublé par le vent. Ici, la montagne n’est pas un décor : elle respire, elle vit, et elle nous invite à en faire autant.
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Un lac né des glaces, façonné par le temps
Le lac de Nino n’est pas un simple plan d’eau. C’est une cicatrice laissée par les glaciers il y a 14 000 ans, une cuvette creusée dans le granit par la lente avancée des glaces. Aujourd’hui, ses eaux bleutées alimentent le Tavignano, le deuxième plus long fleuve de Corse, qui serpente jusqu’à la mer en traversant des gorges et des villages accrochés aux flancs des montagnes. Ce lien entre la haute montagne et la Méditerranée confère au lac une dimension presque sacrée : il est à la fois une source et un gardien.
Autour de nous, les pozzines dessinent un paysage lunaire. Ces formations géologiques, où l’eau s’infiltre dans des sols tourbeux, créent un écosystème fragile et fascinant. Les Corses les appellent aussi « pozzines » en référence aux « pozzetti » (petits puits), ces trous d’eau qui apparaissent et disparaissent au gré des saisons. En été, elles se couvrent d’une végétation rase et colorée, parsemée de fleurs alpines. En automne, elles prennent des teintes rouille, comme si la montagne s’embrasait.
Le lac est aussi un passage obligé pour les randonneurs du GR20, ce trek mythique qui traverse la Corse du nord au sud. Mais contrairement aux étapes plus fréquentées du sentier, ici, on croise surtout des chevaux sauvages, des troupeaux de moutons et, si l’on tend l’oreille, le cri aigu des rapaces tournoyant au-dessus des crêtes.
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Marcher, observer, s’émerveiller : ce que le lac nous offre
La randonnée, une immersion pas à pas
Pour atteindre le lac de Nino, il faut mériter la vue. Plusieurs sentiers y mènent, mais le plus emprunté part de Poppaghja, un hameau accessible depuis Corte. 8,2 kilomètres aller-retour, 691 mètres de dénivelé positif, et environ 5 heures de marche : le parcours n’est pas technique, mais il demande de l’endurance. Les premiers kilomètres serpentent à travers une forêt de hêtres et de pins, où l’ombre offre un répit bienvenu avant l’ascension finale. Puis, brutalement, la végétation s’éclaircit, et le plateau se dévoile dans toute sa grandeur.
Une fois arrivés, nous posons nos sacs sur les berges herbeuses. L’eau, d’un bleu profond, reflète les sommets environnants. Certains osent y tremper les pieds, mais la température reste fraîche même en plein été. Autour de nous, les chevaux sauvages de Corse paissent tranquillement, indifférents à notre présence. Ces animaux, descendants des chevaux introduits par les Grecs il y a plus de 2 000 ans, sont devenus les gardiens discrets de ces lieux. Leur robe alezan et leur crinière hirsute se fondent dans les tons ocre et vert des pozzines.
Les pozzines, un monde à part
C’est l’une des singularités du lac de Nino : ces zones humides d’altitude, rares et précieuses, qui s’étendent comme un tapis spongieux autour du lac. En marchant dessus, on sent le sol céder légèrement sous nos pas, comme si la montagne respirait. L’eau suinte entre les touffes d’herbe, formant de petits ruisseaux qui serpentent avant de disparaître dans la terre. Ces marais abritent une flore unique : des plantes carnivores comme la drosera, des linaigrettes aux pompons blancs, et des orchidées sauvages qui fleurissent en juin.
Les pozzines sont aussi un paradis pour les oiseaux. Avec un peu de chance, on aperçoit le traquet motteux, un petit passereau aux couleurs discrètes, ou le faucon pèlerin, qui niche sur les falaises environnantes. Le soir, quand le soleil rasant teinte les pozzines de rose et d’orange, le silence n’est plus troublé que par le bruissement du vent dans les herbes.
Photographier l’éphémère
Le lac de Nino est un rêve pour les photographes. Les jeux de lumière y sont constants : le matin, la brume enveloppe le lac d’un voile mystérieux ; à midi, le soleil fait scintiller l’eau comme un miroir ; et au coucher du soleil, les ombres s’allongent, révélant les reliefs tourmentés des montagnes environnantes. Les reflets des aiguilles de Poppaghja ou du Capu a e Furcelle dans l’eau calme du lac offrent des compositions presque irréelles.
Mais le plus beau, peut-être, c’est l’éphémère. Les pozzines changent d’aspect selon les saisons, les nuages se reflètent dans les flaques d’eau, et les chevaux sauvages apparaissent et disparaissent comme des fantômes. Il faut savoir attendre, observer, et laisser la montagne dicter son rythme.
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Pourquoi le lac de Nino nous touche-t-il autant ?
Un lieu préservé, loin des foules
Contrairement à d’autres sites corses pris d’assaut par les touristes, le lac de Nino reste peu fréquenté. Pas de parkings bondés, pas de files d’attente pour une photo, pas de marchands de glaces. Ici, on croise surtout des randonneurs aguerris, des amoureux de la nature, et quelques bergers menant leurs troupeaux. Cette tranquillité en fait un lieu authentique, où l’on peut encore ressentir l’âme sauvage de la Corse.
Une ambiance unique, entre sérénité et grandeur
Ce qui frappe au lac de Nino, c’est cette sensation de liberté. Pas de réseau téléphonique, pas de bruit de moteur, juste le vent, les chevaux, et le clapotis de l’eau. On s’assoit sur un rocher, on ferme les yeux, et on se laisse porter par l’instant. C’est un endroit qui apaise, qui ressource, et qui rappelle que la nature, quand elle est préservée, peut être la plus belle des thérapies.
Un symbole de la Corse secrète
Le lac de Nino incarne tout ce que la Corse a de plus sauvage et mystérieux. Il n’est pas mentionné dans les guides touristiques classiques, et pourtant, ceux qui le découvrent en reviennent marqués à vie. C’est un lieu qui se mérite, qui se vit, et qui se respecte. Une parenthèse hors du temps, où l’on comprend enfin pourquoi la Corse est appelée « l’île de beauté ».
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Où se trouve le lac de Nino, et que faire autour ?
Une porte d’entrée vers le Niolu
Le lac de Nino est situé en Haute-Corse, dans la vallée du Niolu, à environ 20 kilomètres à l’ouest de Corte. Cette région, souvent considérée comme le cœur sauvage de la Corse, est un paradis pour les randonneurs et les amoureux de nature préservée. Pour y accéder, deux options :
- En voiture : depuis Corte, prendre la route D18 en direction de Vergio ou Poppaghja, puis suivre les panneaux indiquant les sentiers de randonnée. Un parking est disponible près des points de départ.
- À pied : pour les randonneurs, plusieurs sentiers partent de Corte ou des hameaux environnants, comme celui de Poppaghja ou de Vergio.
Autour du lac : escapades et découvertes
Le lac de Nino n’est qu’une étape parmi tant d’autres dans cette région riche en paysages grandioses. Voici quelques idées pour prolonger l’aventure :
- Le lac de Melo : à 1 h 30 de route depuis Corte, ce lac d’altitude aux eaux turquoise est célèbre pour ses cascades et ses reflets émeraude. Une randonnée facile permet d’y accéder, avec des vues à couper le souffle sur la vallée de la Restonica.
- Le lac de Capitello : plus sauvage et isolé, ce lac est entouré de falaises vertigineuses et de forêts denses. La randonnée pour y parvenir est plus technique, mais la récompense est à la hauteur de l’effort.
- Corte, la ville aux deux visages : entre citadelle génoise et université, Corte est une étape culturelle incontournable. Flânez dans ses ruelles pavées, visitez le musée de la Corse, et goûtez aux spécialités locales dans une auberge traditionnelle.
- Le GR20 : pour les randonneurs expérimentés, le sentier mythique qui traverse la Corse du nord au sud passe par le lac de Nino. Une aventure exigeante, mais inoubliable.
- La réserve de Scandola : classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, cette réserve naturelle abrite des falaises spectaculaires, des grottes marines et une biodiversité exceptionnelle. Accessible en bateau depuis Porto ou Galéria.
- Le cirque de la Solitude : un site sauvage et préservé, où les falaises tombent à pic dans des gorges profondes. Idéal pour une randonnée isolée, loin des sentiers battus.
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En partant, on emporte bien plus qu’une photo
Le lac de Nino n’est pas un simple lieu à cocher sur une liste de voyages. C’est une expérience, une rencontre avec une Corse authentique, où la nature règne en maître. On en repart avec des images plein la tête : les chevaux sauvages broutant dans les pozzines, les reflets du ciel dans l’eau du lac, le silence seulement troublé par le vent. Et surtout, avec cette certitude : certaines beautés ne s’oublient pas. Elles restent en nous, comme un appel à revenir.
Alors, quand partez-vous ?