—
On pose le pied sur le sentier du Pré de Madame Carle, et soudain, le monde se tait. Pas un silence pesant, non, mais celui, léger, qui s’installe quand le vent glisse entre les pierres et que les torrents, plus bas, murmurent à peine. Autour de nous, les Écrins dressent leurs sommets comme des géants endormis. À 2 500 mètres d’altitude, l’air est vif, presque coupant, mais il porte avec lui l’odeur des pins cembros et celle, plus discrète, de la terre humide après la fonte des neiges. Ici, la montagne ne se contente pas d’exister : elle vit, elle respire, et elle nous rappelle que nous ne sommes que de passage.
—
Des origines qui ont résisté au temps
Le Parc national des Écrins n’est pas né d’un simple décret administratif. Son histoire est celle d’une lutte, menée par des alpinistes, des bergers et des naturalistes qui, dès le début du XXe siècle, ont compris que ces montagnes étaient un trésor fragile. En 1913, le « parc de la Bérarde » voit le jour, inspiré par les réserves suisses. Mais il faudra attendre 1973 pour que le Parc national des Écrins soit officiellement créé, devenant ainsi le premier parc national français à protéger un massif alpin dans son intégralité.
Ce qui frappe, c’est la façon dont les hommes et la montagne ont appris à coexister. Les vallées comme la Vallouise ou le Champsaur portent encore les traces de cette histoire : des villages en pierre aux toits pentus, des églises romanes perchées sur des promontoires, et ces fameux refuges, disséminés comme des abris providentiels. Le plus emblématique ? Le refuge du Sélé, accroché à 2 511 mètres, où les alpinistes viennent chercher un peu de chaleur avant d’affronter la Meije ou la Barre des Écrins, ce sommet qui culmine à 4 102 mètres et reste l’un des plus hauts de France.
—

—
Ce que les cartes ne montrent pas
L’art de marcher sans laisser de trace
Ici, la randonnée n’est pas une simple activité : c’est une conversation avec la montagne. Les sentiers, plus de 700 kilomètres au total, serpentent entre forêts de mélèzes, alpages constellés de fleurs — edelweiss, gentianes, lys martagon — et lacs d’altitude aux eaux si claires qu’elles semblent irréelles. Prenez le sentier qui mène au lac de l’Eychauda, par exemple. Le chemin grimpe doucement, mais chaque virage révèle un nouveau paysage : d’abord des pâturages où paissent des vaches aux cloches tintantes, puis des éboulis où l’on croise parfois un bouquetin, immobile, comme taillé dans la roche. Et soudain, le lac apparaît, miroir turquoise encadré par des parois verticales. On s’assoit sur un rocher, les pieds dans l’eau glacée, et l’on se dit que le monde est bien plus grand que ce que l’on imaginait.
Pour ceux qui osent s’aventurer plus haut, les refuges deviennent des étapes incontournables. Celui des Écrins, à 3 170 mètres, est un lieu hors du temps. On y accède après une marche de plusieurs heures, les jambes lourdes mais le cœur léger. Le soir, autour d’une soupe de légumes et d’un morceau de pain, on écoute les récits des alpinistes : ceux qui ont frôlé la Barre des Écrins, ceux qui ont croisé un chamois à l’aube, ceux qui reviennent, année après année, comme on revient voir un vieil ami.
Quand la montagne devient une salle de classe
Les Écrins ne se contentent pas d’offrir des paysages : ils racontent des histoires. Celle des glaciers, d’abord, qui reculent un peu plus chaque année. Celui de la Girose, par exemple, a perdu près de 1,5 kilomètre depuis le XIXe siècle. En marchant sur ses moraines, on voit les traces de ce retrait : des roches striées, des crevasses béantes, et cette étrange sensation de marcher sur un géant endormi, mais vulnérable.
Et puis, il y a la faune. L’aigle royal, dont on aperçoit parfois la silhouette planant au-dessus des vallées. Le gypaète barbu, ce charognard rare qui lâche des os depuis les airs pour les briser sur les rochers. Et bien sûr, les marmottes, dont les sifflements stridents résonnent comme des avertissements complices. Sans oublier les chamois et les bouquetins, ces acrobates des parois rocheuses, capables de bondir là où nous, simples humains, devrions ramper.
—

—
Pourquoi les Écrins ?
Parce que c’est l’un des derniers endroits où l’on peut encore se sentir petit sans se sentir perdu. Ici, la nature ne se domestique pas : elle s’apprivoise, lentement, au fil des pas et des rencontres. On vient aux Écrins pour mille raisons : pour l’adrénaline d’une via ferrata au-dessus du vide, pour la douceur d’une nuit en refuge, pour le simple plaisir de boire l’eau d’un torrent à même le creux de la main. Mais on y revient toujours pour la même chose : cette sensation, rare, d’être à sa place dans un monde qui n’a pas besoin de nous pour exister.
Et puis, il y a ces détails qui changent tout. Comme ce matin où, en partant de Saint-Christophe-en-Oisans, on croise un berger qui mène son troupeau vers les alpages. Il porte une veste en laine usée, un bâton à la main, et il sourit en nous voyant passer. Pas un sourire de politesse, non : un sourire qui dit « Vous voyez ? C’est ici que tout commence. » Et c’est vrai. Aux Écrins, chaque sentier est une porte d’entrée vers l’inattendu.
—
Où sommes-nous ? Et où aller ensuite ?
Le Parc national des Écrins s’étend sur deux départements, les Hautes-Alpes et l’Isère, comme une frontière naturelle entre les Alpes du Nord et du Sud. Pour y accéder, on passe souvent par Gap, Briançon ou Grenoble, des villes qui servent de portes d’entrée vers ce territoire sauvage. Mais une fois à l’intérieur, les repères changent : ce ne sont plus les routes qui guident, mais les vallées, les cols, les sommets.
Les portes d’entrée du parc
- La Vallouise : un concentré d’authenticité, avec ses villages en pierre, ses églises médiévales et ses sentiers qui mènent vers les plus beaux lacs d’altitude. Ne manquez pas le village de Pelvoux, d’où partent les randonnées vers le refuge du Sélé.
- L’Oisans : terre d’alpinisme par excellence, avec La Grave et ses pentes mythiques, ou encore le Bourg-d’Oisans, point de départ pour le célèbre lac du Lauvitel.
- Le Champsaur : moins fréquenté, plus secret, avec ses forêts de mélèzes et ses alpages où paissent encore des troupeaux en été.
Et après les Écrins ?
Si l’envie vous prend d’explorer plus loin, les possibilités sont infinies. À une heure de route, le Queyras offre des paysages tout aussi grandioses, mais avec une touche de douceur méditerranéenne. Plus au nord, les massifs de la Vanoise ou du Mont-Blanc attendent les amateurs de haute montagne. Et pour ceux qui préfèrent redescendre vers la civilisation, Grenoble, avec ses musées et ses cafés animés, n’est qu’à moins de deux heures.
Mais attention : une fois que vous aurez goûté à l’air des Écrins, il vous manquera toujours un peu. Comme une mélodie dont on n’arrive pas à se défaire, ou un livre dont on espère toujours la suite.