Plage de l’Amour : l’appel des vagues entre les pins
Entre rochers et pins de la presqu’île de Giens, la Plage de l’Amour offre un havre de paix baigné de lumière, où le temps semble s’arrêter. Ici, point de béton ni de foule, seulement le murmure des vagues et l’odeur de résine sous le soleil varois.
Nous avions entendu parler de ce lieu comme d’un secret jalousement gardé, une de ces adresses où la Méditerranée se dévoile discrète, presque confidentielle. La Plage de l’Amour, sur la presqu’île de Giens, n’a rien des excès des stations balnéaires. Elle se niche plutôt entre les rochers et les pins, à l’abri des regards, telle une crique oubliée du temps. Ici, pas de front de mer bétonné, pas d’alignements infinis de transats. Seulement le sable fin, une eau transparente et cette lumière du Sud qui dessine des ombres nettes sur les troncs noueux.
Une plage hors du temps
Atteindre la Plage de l’Amour demande un peu d’effort. Après avoir garé sa voiture sur le parking ombragé, un sentier sinueux, bordé de pins et de genêts, mène vers la mer en quelques minutes. Le bruit des vagues monte progressivement, couvert par les cigales. Puis, soudain, la Méditerranée apparaît : turquoise, calme, ourlée de rochers plats où les baigneurs s’étendent comme des lézards au soleil. L’eau, fraîche, invite pourtant à la baignade ; on plonge, on nage vers le large, et le sel se dépose sur la peau comme une seconde épiderme.
Ce qui frappe ici, c’est le silence. Non pas celui, pesant, des plages bondées, mais un silence vibrant : le clapotis de l’eau contre les rochers, les rires feutrés des enfants bâtissant des châteaux de sable, le froissement des pages tournées par le vent. Les habitués reviennent pour cette impression de temps suspendu. Certains matins, des pêcheurs à la ligne, assis sur les rochers, seau posé à leurs côtés, ponctuent le paysage de leur présence silencieuse. Leur mutisme même ancre le lieu dans une forme d’éternité, comme si rien n’avait changé depuis des générations.
Entre géologie et légendes
La presqu’île de Giens, ancien tombolo, relie aujourd’hui l’île au continent. Les géologues soulignent la rareté mondiale de ses double-tombolos. Mais les locaux préfèrent conter que les rochers de la Plage de l’Amour furent déposés par des géants, ou que les vagues, en se retirant, chuchotent des récits d’amour anciens. Peut-être est-ce là l’origine de son nom : les couples s’y attardent au crépuscule, doigts entrelacés, pour admirer l’horizon embrasé.
Au début du XXe siècle, cette langue de terre n’était qu’un enchaînement de marais et de vignobles. Les premières villas, apparues dans les années 1920, attirèrent artistes et écrivains en quête de lumière. Aujourd’hui, Giens conserve cette âme bohème dans ses ruelles ombragées, ses restaurants de poisson grillé et ses galeries d’art dissimulées derrière les bougainvilliers. La Plage de l’Amour, elle, est restée sauvage, ultime rempart contre le tourisme de masse.
L’art de la dolce far niente
On ne vient pas ici pour les activités, mais pour cultiver l’art de ne rien faire. Certes, il est possible de louer un paddle ou un kayak à la base nautique voisine, ou de randonner sur les sentiers littoraux menant à la pointe d’Escampobariou. Pourtant, l’essentiel réside ailleurs : dans le plaisir de s’allonger sur une serviette, un roman à la main, bercé par le vent dans les branches. Les plus audacieux escaladent les rochers pour plonger dans les eaux profondes, là où la mer vire au bleu presque noir.
L’été, des food trucks s’installent parfois en lisière de plage, proposant des panisses – ces beignets de farine de pois chiches typiques – ou des glaces artisanales à la fleur d’oranger. On mange du bout des doigts, assis sur le sable, en observant les voiliers glisser vers Porquerolles. Le soir venu, quand la chaleur s’estompe, des musiciens improvisent parfois à la guitare, et l’on danse pieds nus, sous les étoiles.
Une lumière envoûtante
La Plage de l’Amour est un lieu de contrastes. Au matin, la lumière, douce et laiteuse, étire les ombres sur le sable. À midi, le soleil darde ses rayons, et l’on se réfugie sous les pins, où la résine exalte les parfums de Provence. Mais c’est au crépuscule que la magie s’opère : le ciel passe du rose à l’orange, puis au violet, tandis que la mer se transforme en miroir. Les photographes affluent pour saisir ces instants, mais aucun cliché ne saurait restituer cette alchimie entre terre et eau.
Les Hyérois affirment que chaque saison y déploie ses charmes. L’hiver, une fois les touristes partis, la plage redevient un royaume de solitude : promeneurs emmitouflés, peintres devant leur chevalet, amoureux marchant main dans la main, comme si ces lieux leur appartenaient. Au printemps, c’est l’explosion florale : cistes, immortelles et euphorbes parfument l’air, tandis que la mer, encore fraîche, appelle à la contemplation.
Aux alentours de la Plage de l’Amour
La presqu’île de Giens se parcourt sans hâte. À quelques kilomètres, le village de Giens séduit par ses ruelles ombragées, son église romane et ses places où l’on joue à la pétanque sous les platanes. Plus loin, Hyères, avec son vieux port, ses marchés colorés et ses villas Belle Époque, mérite le détour. Sans oublier les îles – Porquerolles, Port-Cros, le Levant –, accessibles en bateau depuis la Tour Fondue. Chacune possède son caractère, ses plages secrètes et ses sentiers aux panoramas à couper le souffle.
Presqu’île de Giens Nord | Christophe FRETARD | Flickr
Pourtant, on revient toujours à la Plage de l’Amour. Car on n’y vient pas seulement pour se baigner ou bronzer. On y vient pour se rappeler que la Méditerranée n’est pas qu’une image d’Épinal, mais un territoire vivant, où chaque rocher, chaque vague, chaque souffle de vent murmure une histoire. Et peut-être, en repartant, emporte-t-on un peu de cette lumière, de ce silence et de cette douceur de vivre qui, des années plus tard, font encore rêver comme un souvenir éveillé.