Espiguette, où le sable danse avec le vent

À deux pas du Grau-du-Roi, l’Espiguette étire ses dunes sauvages sur 10 km, offrant un contraste saisissant avec les stations balnéaires voisines. Ici, pas de béton, mais un sable doré modelé par le mistral, des herbes folles et le silence rythmé par les vagues. Une escapade où nature préservée et liberté se mêlent, entre traces de pêcheurs d’antan et paysages en perpétuelle évolution.

Article posté le
4 janvier 2026

Dunes sauvages de la plage de l'Espiguette

On ne l’imagine pas, après avoir traversé les lotissements et les marinas du Grau-du-Roi. Puis la route se fait plus étroite, les constructions s’effacent, et soudain, il n’y a plus que l’essentiel : le sable à perte de vue, les dunes sculptées par le vent, cette lumière crue qui se reflète sur l’eau. L’Espiguette n’est pas une plage ordinaire. Ici, point de front de mer bétonné ni de parasols alignés, mais dix kilomètres de sable fin, fouetté par le mistral, bordé de roseaux et d’herbes folles. On se gare, on chausse ses baskets de marche, et l’on part. Car l’Espiguette ne se visite pas : elle se parcourt.

Ce qui frappe d’abord, c’est le silence. Pas celui, lourd, des stations balnéaires désertes en basse saison, mais un silence vibrant, bercé par le frottement des herbes, le murmure des vagues et, parfois, le cri d’un goéland. À chaque pas, le sable craque sous les pieds, tandis que l’horizon semble reculer, comme repoussé par notre avancée. Les dunes, hautes de plusieurs mètres par endroits, dessinent des courbes douces, figées en pleine ondulation. Des panneaux discrets rappellent que le site, protégé par le Conservatoire du littoral, reste un sanctuaire où la nature écrit encore ses propres règles.

Pourtant, cette plage n’a pas toujours été ce désert préservé. Au début du XXe siècle, elle n’était qu’une langue de terre isolée, fréquentée par quelques pêcheurs et bergers. Tout bascule dans les années 1960, avec l’explosion du tourisme en Camargue. Mais contrairement à ses voisines, l’Espiguette échappe à la spéculation immobilière, jugée trop sauvage, trop capricieuse. Aujourd’hui, cette résistance force l’admiration : çà et là subsistent les vestiges des « cabanes de pêcheurs », ces abris de bois et de roseaux où l’on entreposait filets et outils. Certaines, à moitié ensevelies, résistent encore, fantômes d’un passé où l’homme vivait au rythme des marées.

Marcher sur l’Espiguette, c’est aussi saisir la fragilité de ces écosystèmes. Les dunes ne sont jamais figées : elles progressent, se rétractent, se métamorphosent au gré des tempêtes. Après un coup de vent violent, on découvre parfois des branches d’arbres fossilisées ou des coquillages exhumés après des décennies d’ensevelissement. Le sable, lui, change de teinte selon l’heure : blanc éblouissant à midi, doré au crépuscule, presque gris sous la pluie. Et toujours, ce vent omniprésent, tour à tour complice ou adversaire, qui modèle les paysages et dicte le pas des marcheurs.

Herbes folles et étendue de sable à l'Espiguette

On pourrait croire l’Espiguette réservée aux solitaires. Il n’en est rien. Les familles y bâtissent des châteaux de sable démesurés, profitant de l’espace sans limites. Les surfeurs y guettent « la » vague, celle qui se forme après les tempêtes d’automne. Les photographes, eux, traquent la lumière rasante des aurores ou des crépuscules, quand les ombres s’étirent sur les dunes. Et puis il y a les pêcheurs, discrets et immuables, leurs cannes fichées dans le sable comme un hommage aux traditions qui perdurent.

Les saisons, ici, redessinent sans cesse le décor. L’été, la plage s’anime sans jamais perdre son âme : les visiteurs s’installent à distance respectueuse, comme par pudeur devant tant d’espace. À l’automne et au printemps, les dunes se parent d’ocre, les oiseaux migrateurs y font escale, et l’on peut arpenter des kilomètres sans croiser personne. L’hiver, enfin, est le temps des mystères : les tempêtes remodelent le littoral, et l’on se sent minuscule face à la puissance des éléments.

Autour de l’Espiguette, le contraste est saisissant. Après une journée de marche, on flâne dans le port du Grau-du-Roi, on déguste des huîtres ou une bouillabaisse, bercé par les accents chantants des pêcheurs. À quelques kilomètres, les salins d’Aigues-Mortes scintillent sous le soleil, roses ou orangés selon la saumure. Et si l’énergie le permet, on pousse jusqu’aux Saintes-Maries-de-la-Mer, où taureaux, chevaux et fêtes votives rappellent que terre et mer ne font qu’un en Camargue.

L’Espiguette, au fond, est une leçon d’humilité. Elle nous rappelle que les plus beaux paysages ne sont pas ceux que l’on a domestiqués, mais ceux que l’on a su préserver. Alors on y revient, année après année, pour le sable sous les pieds, le vent dans les cheveux, et cette impression tenace que le temps, ici, s’est suspendu. Ou plutôt, qu’il n’a jamais été dompté.

Quelques conseils pour profiter pleinement de l’expérience :

  • Privilégiez des chaussures fermées : le sable des dunes brûle en été.
  • Emportez eau et chapeau, car l’ombre y est inexistante.
  • Respectez les zones protégées, où faune et flore sont particulièrement vulnérables.
  • Pour les levers ou couchers de soleil, prévoyez une lampe frontale : la nuit tombe vite.

Surtout, abandonnez-vous. Au vent, aux paysages, à cette étrange liberté que l’on ne trouve qu’aux confins des terres sauvages.